« 13 Reasons Why », On fera difficilement plus problématique

[Attention, spoiler alert, même si c’est justement le but]

Quand on décide de porter à l’écran des sujets aussi lourds et difficiles que le harcèlement, la dépression, le suicide, le viol, la violence armée, l’addiction et l’automutilation, on se doit de faire scrupuleusement attention à chaque détail. Question d’éthique, de respect, de bon sens. Et si l’on devait décerner un prix à la pire série en la matière, ne cherchez pas plus loin, 13 Reasons Why est votre vainqueur.

Je dois dire que j’étais une toute jeune adolescente quand je suis tombée sur une recommendation du livre d’origine. Alors je l’ai lu, d’une traite car il est en fait très court, et je suis sortie de l’expérience suffisamment bouleversée pour m’interroger sur son histoire. Pour celles et ceux qui ne le savent pas, 13 Reasons Why raconte l’histoire de Clay, un lycéen comme les autres qui un beau jour trouve devant sa porte une boite contenant des cassettes audio. On découvre que sur chaque face de ces cassettes, Hanna, une camarade qui s’est récemment suicidée, a enregistré les raisons de son geste. Et pour chaque raison, il y a une personne à laquelle Hanna reproche une ou plusieurs choses. On apprend que la boîte est transmise d’accusé.e en accusé.e, Clay fait donc partie de la liste.

Ce qui m’avait particulièrement frappée à l’époque, c’était le format du récit. On suit le récit d’Hanna à travers Clay et son avide besoin d’écouter les cassettes au plus vite afin de découvrir les raisons de son acte. Il les écoute les unes après les autres, se rend dans les lieux qu’elle cite, croise les accusé.e.s au passage et essaie de comprendre la situation, mais reste constamment concentré sur les cassettes et leur contenu. Il faut qu’il sache, et vite. Je me souviens m’être posé beaucoup de questions sur le harcèlement subi par Hannah, sur les conséquences de nos mots, de nos actions sur les autres. Le livre en lui-même ne procure pas de réponses, si ce n’est celle que l’on se pose sur les personnages et leur implication dans le suicide de la jeune femme. Le livre ouvre le débat. Et j’ai toujours dit que l’expérience était perturbante, mais que le récit valait réellement le coup d’être lu, avec précaution tout de même.

Alors bien évidemment, à l’annonce d’une adaptation en série, j’étais aussi heureuse quant au projet qu’inquiète. La première saison est sortie sur Netflix et je me suis précipitée.

Je crois que comme beaucoup, j’ai été particulièrement frappée par la violence des images montrées et par les choix scénaristiques du tout. Déjà c’est plus long, bien plus long. En ajoutant des scènes inédites pour expliquer – explorer serait plus correcte- les motivations de tous les personnages plutôt que de se contenter du point de vue de Clay, les créateurs et créatrices du show ont rendu l’histoire encore plus éprouvante. Si certaines de ces scènes peuvent être intéressantes pour l’histoire, j’ai du mal par contre à comprendre en quoi montrer le viol d’Hannah et son suicide avec des images particulièrement explicites apporte quoi que ce soit de plus au récit.

Faut-il choquer à ce point pour faire comprendre l’horreur d’un viol et d’un suicide?

Et c’est probablement le plus gros problème que j’ai avec cette série. Elle nous est vendue à nous, jeunes, comme un projet qui s’apprête à ouvrir le dialogue sur des sujets tabous et à sensibiliser ceux qui n’y connaissent rien. Il faut savoir que d’après une étude, le nombre d’adolescent.e.s souffrant de dépression et de pensées suicidaires a doublé entre 2008 et 2015, et ce, seulement aux Etats-Unis. D’après cette même étude, l’école y jouerait un rôle difficilement négligeable, notamment à cause du développement du cyberbullying.

Le problème avec le fait de promouvoir une série en disant « nous allons faire de la prévention à propos de /ce/ sujet tabou », c’est que les premières personnes à aller y jeter un coup d’oeil en sont les victimes. Que ce soit dans l’espoir d’obtenir des réponses qu’elles n’arrivent pas encore à trouver, pour vérifier que le sujet est bien traité, ou pour tout autre raison encore, c’est là que les détails comptent. Alors pourquoi mettre autant d’images explicites qui viennent plus trigger les victimes qu’autre chose, alors qu’elles constituent l’audience première de la série ? Pourquoi réaliser quelque chose de choc, plutôt que quelque chose de constructif ?

Faut-il réellement choquer pour faire comprendre?

Avec cette deuxième saison qui explore cette fois-ci le procès que les parents de Hannah (surtout sa mère) mènent contre son école, je peux vous le dire clairement : cette série ne fait en aucun cas de la prévention, et pire encore: de par le mensonge de son importante promotion, diffuse des idées et des messages véritablement dangereux.

En faisant de Clay un personnage revanchard qui chouine sans arrêt contre les autres, mais qui ne se fait reprendre par ses copains seulement quand il va « trop loin », on se retrouve avec un personnage central insupportable qui véhicule des propos et des comportements toxiques sans arrêt. On ne sait même plus si l’on est censé compatir pour lui, être agacé par les autres, ou tout l’inverse. Surtout quand l’histoire fait qu’il est difficile de compatir pour ces derniers. Outre les flashbacks vers les scènes choc de la première saison – pas besoin de revoir les images du viol de Jessica pour s’en souvenir, les références suffisent, merci – ce sont les réactions des personnages face aux situations qui m’ont aussi beaucoup exaspérée. Un exemple parmi tant d’autres: Clay et le procès moralisateur constant contre sa petite-amie Skye qui s’auto-mutile. Incroyable cette scène où il lui reproche de s’être coupée une nouvelle fois et ne lui laisse même pas l’occasion d’en parler parce que vous comprenez, elle lui avait promis de ne pas recommencer (!!!).

J’ai passé 6 épisodes partagée entre l’ennui, l’agacement, et l’envie de ne même pas terminer la saison. Puis l’histoire s’est mise à développer de plus en plus le personnage de Tyler et sa relation avec les armes – comme si on avait encore une fois besoin de victimiser un pauvre p’tit gars privilégié qui se pointe dans son lycée avec une arme pour vider sa frustration et son chargeur sur tout le monde. Je crois qu’après l’épisode 7, la saison 2 se transforme en festival d’atrocités, qui arrivent graduellement pour… mais pour quoi, en fait ?

13 Reasons Why est ridicule. 13 Reasons Why est une série malsaine pour tellement de raisons que 7 cassettes n’en contiendraient même pas la moitié. Ce n’est pas normal que les premières personnes à l’avoir vue se retrouvent à faire des listes de toutes les scènes PAR EPISODE à éviter si l’on est particulièrement sensibles aux images ou propos relatés. Ce n’est d’ailleurs pas normal que sous la pression de son succès autant de personnes se décident à la regarder, malgré leurs réticences dues à leur sensibilité et/ou expériences. Ce n’est pas normal quand on se souvient du nombre de personnes que ces sujets touchent quotidiennement dans le monde entier.

J’ai fini cette saison en rage. Comment peut-on laisser Netflix produire ce genre de chose ? Comment peut-on utiliser la détresse des autres pour se faire autant de pub et d’argent ? Comment peut-on véhiculer tellement d’idées ridicules comme le magique moment où la mère d’Hannah réalise en pleurs que sa fille « est devenue une femme » parce qu’elle a couché avec un garçon et qu’elle n’était pas au courant. Quand va-t-on arrêter avec cette idée ridicule qu’une fille ne devient femme qu’une fois qu’elle a couché avec un garçon ??

Quand je vois les réactions à cette série, je m’inquiète pour les répercussions qu’elle va vraiment avoir sur son audience. C’est immonde d’utiliser l’horreur des autres pour faire le buzz et attirer son audience là dessus, prétextant que c’est pour la bonne cause. Inclure dans cette saison le viol très explicite de Tyler par ses camarades dans les toilettes à l’aide d’un manche à balai, c’est pour la bonne cause ? Sous-entendre que c’est la raison pour laquelle il se décide à aller tirer sur tout le monde, c’est pour la bonne cause ? Que Clay s’interpose en se plaçant directement face à son arme pour tenter de raisonner son camarade, c’est pour la bonne cause ?

Parce qu’au final, toute l’attention se concentre sur /LA/ scène de l’épisode 13, y’a qu’à voir ce que titrent les médias un peu partout. Alors qu’il n’y a pas un seul épisode qui se déroule sans que l’un des personnages agisse/dise quelque chose de travers. On banalise des comportements dangereux sous prétexte qu’une scène bien plus immonde et violente nous attend à la fin.

Il y a certes des passages qui s’inscrivent dans #MeToo et compagnie. Mais face au reste, aux propos banalisés comme aux images graphiques, ça n’est pas suffisant. C’est carrément étouffé par cette envie de choquer plus que d’aider. Quand je pense que des séries comme My Mad Fat Diary ne sont que trop peu reconnues alors qu’elles traitent de sujets tabous dans les meilleures conditions possibles, ça me révolte. Cette industrie de l’horreur me révolte. Vous savez quoi, la série American Horror Story a au moins le mérite de ne pas prétendre être ce qu’elle n’est pas.

D’ailleurs, il y a quelques jours, on apprenait que l’acteur qui interprète Bryce subit du harcèlement à cause de son personnage. Le comble venant d’une série dont le fil rouge consiste à mettre en lumière les conséquences du harcèlement. Rien que ça vient montrer à quelle point la série est mal fichue.

Apparemment, la troisième saison de 13RW serait déjà en préparation. Si c’est vrai, ne comptez pas sur moi pour essayer de chercher une quelconque valeur dans les prochains épisodes. Je sais déjà qu’ils seront d’une brutalité qui dépasse l’entendement. Peu importe l’horreur, peu importe l’immondice, elle sera présente dans le scénario, vous pouvez en être certain.e.

Sérieusement, à la place, ménagez-vous. Résistez à la pression des autres, regardez des choses bien plus chouettes et passez de vrais bons moments. Les parents d’Hannah perdent le procès, Jessica en engage un contre Bryce après avoir été culpabilisée par ses super copains, Tyler ne fusille personne car il s’enfuit et Clay reste le pire personnage principal possible.

Vous n’avez rien raté ; il n’y avait rien à rater.

Sincerely,
Iris.

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